Le jour de l'an 1980, le terme de boycottage des Jeux Olympiques de Moscou est prononcé pour la première fois : M. Warren Christopher, secrétaire d'Etat américain, a 6 heures d'entretien avec les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Allemagne Fédérale, de l'Italie et du Canada. Au terme de cette réunion, un communiqué annonce que :"le retrait des équipes sportives engagées aux prochains Jeux Olympiques est implicitement contenu dans l'attitude commune."
    Il faudra cependant attendre le 20 Janvier pour que Jimmy Carter annonce officiellement le boycottage américain. Son porte-parole lance le mot d'ordre ainsi libellé :
    "Le président des Etats-Unis a décidé de demander au Comité Olympique américain de boycotter les Jeux Olympiques de Moscou ou de les faire transférer ailleurs, si les troupes soviétiques ne se retirent pas d'Afghanistan dans un délai d'un mois."
    L'ultimatum provoque une vive émotion dans tous les milieux sportifs, à commencer parmi les champions américains qui affirment :
    "Les Jeux ne peuvent devenir une arme de dissuasion." Par la voix de son président Lord Killanin, le CIO s'insurge et Moscou crie à la calomnie.
    Rien ne pourra arrêter le mouvement de rétorsion imaginé par Jimmy Carter, ni la pugnacité du CIO, ni la volonté d'indépendance affirmée par la plupart des comités nationaux olympiques de l'occident.
    Dès le 22 Janvier, pour bien marquer son refus d'admettre toute pression politique, le Comité National Olympique du Sport Français prend fermement position : il décide à l'unanimité d'accepter l'invitation de Moscou :
    "Face à la grave situation aujourd'hui créée, le CNOSF alerte l'opinion pour la mettre en garde contre des ingérences qui menacent l'existence du sport international. En la circonstance, le CNOSF tient à exprimer sa solidarité et son soutien au CIO."
    Le CNOSF définit ainsi le rôle décisif qu'il va jouer, au plan européen, pour assurer la survie des compétitions olympiques.
    Avec le Comité National Olympique britannique, qui refusera, jusqu'au bout, de s'aligner sur les directives du gouvernement de Margareth Thatcher, le CNOSF sera le plus sûr soutien de Lord Killanin et du CIO qui s'engagent dans un dur et long combat.
    "C'est une tragédie que de voir une grande démocratie utiliser le sport à des fins politiques et de voir un pays qui a tant contribué à la cause du sport lui nuire ainsi." explique Lord Killanin.
    Pendant ce temps, Jimmy Carter joue sur du velours : il se trouve en effet conforté dans sa position par un sondage d'opinion effectué auprès des Américains qui approuvent à 85% le boycottage des Jeux de Moscou. Carter en profite pour adresser au président du Comité Olympique des Etats-Unis une lettre qui constitue une véritable injonction :
    "En URSS, la compétition sportive est un aspect de la politique soviétique, tout comme la décision d'envahir l'Afghanistan. Le chef du Comité d'Organisation de Moscou est un haut-dignitaire du gouvernement soviétique. Le gouvernement de l'URSS attache une énorme importance politique à l'organisation des Jeux Olympiques de 1980 à Moscou, à cause de l'agression militaire soviétique en Afghanistan, ce puissant signal de la colère mondiale ne pourra âtre dissimulé au peuple soviétique et retentira tout autour du globe.
    En conséquence, j'invite le Comité Olympique des Etats-Unis en coopération avec les autres comités nationaux à informer le CIO que si les troupes soviétiques ne sont pas entièrement retirées d'Afghanistan dans le mois qui vient Moscou deviendra un lieu inconvenant pour le festival destiné à célébrer la paix et la bonne volonté. Dans le cas où l'URSS ne retirerait pas ses troupes dans le délai fixé ci-dessus, je demande au Comité Olympique des Etats-Unis de proposer que les Jeux soient transférés dans un autre lieu, tel Montréal ou en de multiples endroits, ou qu'ils soient annulés pour cette année. Si le CIO rejette une telle proposition, je demande au Comité National Olympique des Etats-Unis et aux comités des autres nations, qui pensent comme nous, de ne pas participer aux Jeux Olympiques de Moscou...L'esprit et l'avenir même des Jeux dépendent d'une action courageuse et résolue. Je vous demande votre appui et votre aide pour obtenir le soutien des autres Comités Nationaux Olympiques dans le monde."

    L'intrusion sans nuance de Jimmy Carter est durement ressentie par le mouvement sportif qui boit là une intervention incacceptable et dangereuse.
    En France, "l'Equipe" a pris d'entrée une position en faveur du respect de l'indépendance du mouvement sportif. Le quotidien sportif s'insurge et explique :B     "Savent-ils vraiment ce qu'ils font ces procureurs aux nobles élans qui lancent l'anathème sur les Jeux Olympiques."
    En ces heures troublées, où des voix non autorisées se permettent de donner des directives sans fondemnt au CIO, il est bon de rendre la parole a Pierre de Coubertin qui dès 1896 écrivait en effet :
    "L'heure sonnera pour décider si l'histoire doit continuer d'être utilisée comme fabrique d'armes de guerre iu s'il lui sera rendu possible de jouer le rôle pacificateur dont elle est capable.
    Aucune oeuvre n'est parfaite. Le sport, avec ses imperfections, mais aussi sa volonté d'écouter toutes discriminations, raciale, religieuse, sociale, ce que peut encore imposer le CIO est le feu puissant de l'humanité."

    Dans de nombreux pays démocratiques, l'indignation est à son comble, ce que Lord Killanin traduit à sa manière indiquant :
    "M. Carter semble ignorer que, selon nos règles, un transfert des Jeux est impossible légalement et techniquement. A-t-on mesuré à Washington les conséquences pour l'avenir ? Tout boycottage ruinerait les Jeux de 1984 qui ont été confiés à Los Angelès."
    Tout au long du mois de Janvier, la bataille olympique se développe, les pressions de la Maison Blanche s'accentuent. Le mouvement olympique américain ne pourra, à terme, surmonter les moyens de pression dont dispose Washington. Il se trouve en effet aux Etats-Unis une majorité de personnalités et de champions, qui, tout en se sentant frustrés par le boycottage, pensent qu'il convient de sanctionner l'URSS, donc les Jeux de Moscou.

    Le 10 Février 1980, M. Cyrus Vance, secrétaire d'Etat, lance un brûlot dans les rangs des cardinaux de l'olympisme réunis pour sauver ce qui peut l'être encore :
    "Nous nous opposerons à la participation d'une équipe américaine à tous Jeux Olympiques se tenant dans la capitale d'un pays envahisseur. Si besoin était, le gouvernement des Etats-Unis prendrait toutes les mesures propres à empêcher les athlètes américains à quitter le territoire de l'Union. Cela dans l'éventualité tout à fait invraisemblable au demeurant où le Comité Olympique des Etats-Unis adopterait en dernier ressort une position différente de celle du gouvernement américain. Le gouvernement se refuse en effet de permettre à des Américains de participer aux Jeux de Moscou car leur présence serait de nature à saper la volonté de résistance d'autres nations, sous le coup d'une menace d'invasion."
    Le discours de Cyrus Vance n'est applaudi que par les spectateurs assis dans les travées latérales ; ce sont pour les plupart des habitants de Lake Placid.
    La consternation règne parmi les membres du CIO ; Juan Antonio Samaranch, futur président du CIO, se dit extrêmement choqué. Quant à Monique Berlioux, directeur du CIO, elle affirme :
    "C'est la première fois que nous entendons, à l'ouverture d'une session, un discours politique."
    Le lendemain, 11 Février, on apprend que la RFA, par la voix de son chancelier Helmut Schmidt, a décidé de s'aligner sur les Etats-Unis, ce que la Chine a déjà fait pour d'autres raisons.
    Lord Killanin, tout espoir perdu, ne se résigne cependant pas au silence. Il déclare :
    "Il n'appartient pas au CIO de trouver des solutions aux problèmes politiques qui troublent l'existence du monde.
    J'implore donc ceux qui ont des opinions et des sentiments opposés de ne pas utiliser les Jeux Olympiques pour diviser le monde et, au contraire, de considérer les Jeux comme un moyen entre les peuples;"

    Cet appel ne sera pas entendu davantage que les précédents, du moins par les Américains et les Allemands. Car les Britanniques, opiniâtresn ont dit non et non à Margareth Thatcher, bien que le gouvernement de sa Gracieuse Majesté ait coupé les crédits du Comité Olympique, lequel déclare :
    "Les sportifs ne sont pas des troupes de choc."

    Après une période de flottement, le CIO se refait une santé. Le CIO propose un plan de sauvegarde de l'unité olympique : suppression des hymnes et des drapeaux, cérémonies d'ouverture et de clôture avec défilé sous la bannière olympique, ceci pour donner bonne conscience à certains gouvernements occidentaux, toujours très réticents sur la participation.
    Mais une mauvaise nouvelle parvient au CIO le 13 Avril :
    "Par 1604 voix contre 797 et 2 abstentions, le Comité Olympique des Etats-Unis s'est rallié à la thèse présidentielle, défendue quelques heures plus tôt par le vice-président des Etats-Unis, Walter Mondale."
    La politique va remporter encore d'autres victoires et les Jeux en seront empoisonnés. Le Chancelier allemand Helmut Scchmidt appelle ainsi officiellement à la solidarité avec les Américains, tandis qu'en France, la Fédération des Sports Equestres annonce unilatéralement qu'elle se retire des Jeux. Elle sera suivie par les fédérations de tir et de voile.
    Le 25 Avril, c'est au tour de la Corée du Sud, qui rejoint la Chine, le Canada, le Japon.

    Réunis à Rome, le 5 Mai, les délégués des Comités Nationaux Olympiques occidentaux font un grand pas vers la dépolitisation en adoptant les propositions du CIO : ni hymnes, ni drapeaux et défilé symbolique à Moscou.
    Il faut que, le 7 Mai, Lord Killanin se rende à Moscou, en compagnie de Monique Berliaux, pour convaincre Léonid Brejnev de la nécessité de ces mesures préservatoires.
    Lesdirigeants français prennent leurs responsabilités le 13 Mai, bien que M. François Poncet, ministre des Affaires Etrangères ait affirmé "qu'il fallait intégrer certains faits."
    Ce que font les officiels ouest-allemands réunis le 15 Mai à Düsseldorf : la RFA n'ira pas à Moscou.
    Il ne rest plus au CIO qu'à faire ses comptes : il estime que 80 et 85 Comités Olympiques Nationaux participeront auxJeux et qu'une soixantaine en seront absents. Dès lors la situation n'évoluera plus guère jusqu'à l'ouverture des Jeux.
    Les occidentaux ont mis au point leur tactique : 18 Comités Nationaux Olympiques ont décidé de se passer de leur drapeau national et de leur hymne, ils se rangeront derrière la bannière olympique. Ce sont l'Australie, l'Autriche, la République Dominicaine, l'Equateur qui rejoignent le Danemark, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, San Marin, la Suisse, Andorre, la Belgique, l'Espagne, le Portugal et Porto-Rico.
    Le 14 Juillet à Moscou, la session plénière du CIO se déroule sous le signe d'une solennité mêlée de tristesse. Lord Killanin a confirmé sa décision de mettre un terme à son manda présidentiel. Il prononce un discours émouvant et fort :
    "J'ai connu depuis que j'occupe ce poste bien des tragédies : d'abord à Munich, au village olympique ; ensuite j'ai subi les événements de Montréal et encore le problème chinois... Je regrette profondément que de nombreux athlètes, à cause de diktats politiques ou de leur propre conscience, ne soient pas avec nous, ici... Nombre d'entre nous auraient aimé trouver un moyen d'accepter les inscriptions directes pour les Jeux, nous avons reçu des demandes pathétiques d'individuels et d'équipes réclamant de l'aide... Notre buit doit être de toujours protéger l'athlète, de préserver les valeurs positives du sport, de telle sorte que nous puissions résoudre les différences dans les compétitions amicales et sur le terrain des Jeux. J'ai toujours pensé qu'il y avait beaucoup trop de chauvinisme dans le sport, de drapeaux et d'hymnes joués lors de Jeux Olympiques."
    La conclusion de Lord Killanin sera conforme à l'idéal défendu par cet homme qui, en toutes circonstances, garde la plus grande dignité :
    "On ne peut que souhaiter que pendant la période où se déroulent les Jeux, les peuples, à travers le monde, puissent oublier leurs différences, puissent laisser leurs armes au vestiaire, pour trouver ce qu'ils ont en commun en oubliant, pour un temps, leurs propres griefs."

    Quand le samedi 19 Juillet 1980, à 16 heures, s'ouvre la cérémonie destinée à célébrer les Jeux de la XXIIème olympiade l'on est partagé entre la joie et la tristesse. Joie de voir les Jeux Olympiques sauvés de l'emprise politique, tristesse de constater l'absence de 62 de Comités Nationaux Olympiques alors que 80 pays sont représentés, dont un bon nombre d'Africains et de Sud-Américains, récupérés financièrement au dernier moment par Moscou et par le CIO ; en d'autres circonstances ces pays ne seraient sans doute pas venus.
    La symphonie pathétique de Tchaïkovsky atténue la mauvaise impression qui plane sur le stade Lénine, où Léonid Brejnev, n°1 du Kremlin, a pris place.



    Dans une tribune en forme de mausolée, il y aura d'ailleurs du pathétique dans la courte, mais remarquable allocution prononcée par le président du CIO, face aux tableaux vivants glorifiant le régime :
    "Les Jeux Olympiques appartiennent au CIO et sont attribuész uniquement en considération de la capacité qu'a la ville qui les accueille à les organiser..."
    Face à Killanin, des zones sans concurrents sont visibles sur la pelouse où l'on vient assister à une grande première : lorsque le défilé a commencé, une indicible émotion s'est emparée des témoins occidentaux. Juste derrière l'Afghanistan, un pavillon blanc frappé des 5 anneaux olympiques, est apparu. Devant le drapeau, un panneau indique que le Comité Olympique Belge est présent, mais qu'il proteste ainsi silencieusement, comme le font 16 autres équipes comme celles de la France, de Grande-Bretagne, d'Italie, de Suisse, des Pays-Bas, du Portugal, etc...



    Bientôt les tourbillons folkloriques des républiques de l'URSS rompent la solennité du spectacle.



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